lundi 8 février 2016

Anomalisa : un film d'animation fascinant

Michael Stone a une vie morne et monotone, même s'il est un auteur respecté de l'ouvrage « Comment puis-je vous aider à les aider ? ». Au cours d'un voyage d'affaire à Cincinnati, il rencontre une femme pas comme les autres du nom de Lisa...

Anomalisa est un film d'animation assez génial et très original. Mais attention, ça n'est pas du tout pour les enfants ! Très vite dans le film un certain malaise s'installe pour le spectateur. On ne s'en rend pas compte tout de suite mais petit à petit, on réalise que tout le monde a le même visage et la même voix masculine, même les femmes et les enfants ! On partage alors le sentiment de solitude extrême du héros. Jusqu'au jour où il tombe par hasard sur une femme différente du nom de Lisa. Un peu maladroite et complexée par une cicatrice qu'elle cache sur son visage, Lisa va fasciner Michael qui en tombe amoureux. Car elle n'a pas le même visage que les autres et, surtout, elle a une voix unique, une voix de femme !

Anomalisa est un film vraiment étonnant. Fascinant, dérangeant. Profond, aussi. Le film est réalisé en "stop motion", une technique d'animation image par image qui permet de faire bouger des objets et des marionnettes. Cette technique colle parfaitement au sujet, accentuant l'impression du héros d'être une marionnette ballottée dans la vie, sentiment qui atteint son paroxysme dans un cauchemar au milieu du film.

Anomalisa aborde de nombreux thèmes existentiels tels que la solitude, la quête de l'amour, la quête de soi-même. Il évoque notre société parfois déshumanisée, avec ses relations stéréotypées qui accentuent la solitude et la perte de sens.

Un film d'animation pas comme les autres, qui a remporté le lion d'argent, grand prix du jury à la Mostra de Venise. Fascinant.

Chocolat : un biopic doux et amer, un très joli film

Chocolat, c'est le nom d'un clown, premier artiste noir de la scène française au début du XXe siècle. Le film est un biopic à la fois doux et amer, drôle et triste, évoquant le parcours du clown depuis un petit cirque de Province jusqu'à la gloire parisienne... avant sa déchéance, victime des dangers de la célébrités, de l'argent facile, des jeux d'argent mais aussi des discriminations et du racisme dans la France colonialiste.

Dans ce contexte, un véritable malaise gagne le spectateur face au racisme quotidien dont est victime Chocolat (insultes, plaisanteries douteuses, pressions, violence policière). Je pense aussi au moment de la visite de l'exposition coloniale. Et il y a le rôle que joue le clown Chocolat, lui qui se fait botter les fesses par le clown blanc tous les jours...

Mais le film est aussi une belle histoire d'amitié, mise à mal par le contexte et les a prioris racistes. Le duo, en plus d'être inédit par le fait qu'il réunit un artiste blanc et un artiste noir, établira le modèle qui perdure du duo de l'Auguste et du clown blanc.

Il faut souligner la très belle interprétation des acteurs. Omar Sy est vraiment très bien, et pas seulement dans le registre comique. Il incarne avec conviction le rôle de Chocolat. Mais la performance vraiment extraordinaire du film est à mettre au crédit de James Thiérrée, petit fils de Charlie Chaplin. Il est incroyable dans le rôle de Footit. Il connaît bien le milieu du cirque et ça saute aux yeux. Mais son jeu d'acteur est aussi formidable de sensibilité et de force. Le duo fonction très bien dans les scènes de clowns et les deux acteurs sont bouleversants dans la scène finale du film.

Au niveau de la réalisation, la reconstitution du monde du cirque au tournant du XXe siècle est très réussie, de la rudesse du petit cirque de Province aux paillettes du nouveau cirque de Paris.

Chocolat est donc au final est trè joli film, un biopic doux et amer, magnifiquement interprété. J'ai ri, j'ai pleuré. Bref, j'ai beaucoup aimé !

lundi 1 février 2016

Spotlight : Un grand film, une plongée passionnante dans le journalisme d'investigation

Spotlight, c'est le nom de l'équipe d'investigation du Boston Globe. Le film évoque l'enquête, couronnée par un prix Pulitzer, que l'équipe a menée pour mettre au jour un scandale d'abus sexuels sur enfants, au sein de l'Eglise catholique. On y découvre non seulement les actes pédophiles commis par des dizaines de prêtres mais aussi les manoeuvres de l'institution religieuse pour étouffer les affaires et empêcher les familles de déposer plainte.

Le film est d'abord une plongée dans le journalisme d'investigation. L'enquête des quatre journalistes se révèle passionnante, avec leur dévouement parfois au péril de leur vie privée, leur obstination pour obtenir les informations nécessaires, les décisions difficiles à prendre pour arriver à mettre en cause l'institution et ne pas faire qu'un simple coup d'épée dans l'eau. Car on découvre avec eux petit à petit l'ampleur du scandale.

En effet, l'histoire, inspirée de faits réels, est sordide. Les récits des "survivants" en témoignent. Ils sont suffisants dans le film pour comprendre le scandale, mais sans jamais être voyeuriste. Et quand on réalise le nombre de prêtres impliqués et le nombre de victimes, on ne peut qu'être bouleversé.

On est révolté par l'attitude de l'institution religieuse pour sauver la face. On est atterré devant toutes les vies brisées de ces enfants. Et on déplore aussi les conséquences catastrophiques du point de vue spirituel. Je pense ici en particulier à deux scènes du film. L'une où un "survivant" évoque les abus sexuels subis et qu'il parle par la même occasion d'un viol spirituel : c'est aussi leur foi que ces prêtres leur ont volé. Ou lorsque Michael Rezendes (Mark Ruffalo) dit qu'il aimait aller à l'église lorsqu'il était petit et que, même s'il n'y allait plus, il s'accrochait à l'idée de recommencer à y aller un jour. Mais comment l'envisager maintenant ? Une scène bouleversante le place au fond d'une église, en train de regarder un choeur d'enfant chanter des chants de Noël. Avec toute sa détresse dans son regard...

Il faut noter la qualité remarquable du casting qui rend tellement réaliste les coulisses du monde de la presse écrite. Avec une mention spéciale à Michael Keaton et, surtout, Mark Ruffalo qui incarne avec beaucoup de force l'un des quatre journalistes.

On ne sort pas indemne de ce film... mais on est aussi conforté quant à l'absolue nécessité de la liberté de la presse et du travail des journalistes ! Un grand film.

mercredi 13 janvier 2016

Shakespeare : un opus ludique inspiré !

J'ai eu le temps de faire quelques parties des jeux que j'ai reçus (ou achetés) à Noël... Voici donc pour commencer une petite critique de mon gros coup de coeur : Shakespeare. On y trouve tout ce que j'aime dans les jeux de société : de la gestion, de l'interactivité, des petits coups tordus de temps en temps, des mécanismes bien huilés... et en plus un thème original.

Dans Shakespeare, chaque joueur endosse le rôle d'un auteur de théâtre qui doit monter un spectacle, dans l'espoir d'obtenir le soutien de la reine. Il devra engager des acteurs, des artisans pour la confection des costumes et des décors, faire répéter la pièce, tout en veillant à garder une bonne ambiance dans la troupe. Sans oublier de mettre de côté suffisamment d'argent pour pouvoir payer les salaires de tout ce petit monde.

Une partie dure 6 tours. La première phase est une enchère cachée. Chaque joueur choisit secrètement combien d'actions il fera dans ce tour à l'aide de cylindres en bois. Celui qui aura choisi le moins d'actions jouera en premier, celui qui en aura choisi le plus jouera en dernier. Cette petite astuce rend cette première phase très tactique où il faut choisir entre le nombre d'actions dans le tour et l'ordre du tour, tout en essayant de deviner le choix des autres joueurs. Ensuite, dans l'ordre du tour, chaque joueur va pouvoir activer un de ses personnages : faire répéter un acteur permet en général d'avancer sur différents compteurs du plateau individuel des joueurs, faire travailler les artisans permet de confectionner des costumes dignes de Donald Cardwell (et recevoir un bonus quand ils sont terminés) ou construire des décors comme Roger Harth (et gagner immédiatement des bonus). Une fois dans le tour, il faudra recruter un nouveau personnage, soit un acteur ou un artisan qu'il faudra payer en fin de partie (sinon le joueur sera pénalisé), soit un figurant qui ne coûtera rien (mais qui ne pourra pas être activé). Deux fois dans le jeu, aux tours 4 et 6, il y a une répétition en costume. Seuls les acteurs dont le costume est terminé y participent et donnent des actions supplémentaires au joueur, après quoi des bonus ou des malus sont attribués en fonction de l'avancement des trois actes de la pièce de chaque joueur. Enfin, au terme du tour, tous les personnages utilisés sauf un doivent se reposer et ne pourront pas être activés lors du tour suivant.

Si les mécanismes mis en oeuvre ne sont pas particulièrement originaux, le jeu est parfaitement équilibré, comme toujours chez Ystari. C'est un vrai jeu de gestion, avec un peu d'enchères, du placement d'ouvrier, beaucoup d'interactivité et en bonus un thème finalement bien présent. La victoire se joue en général à quelques points, avec des scores peu élevés (jusqu'à présent, jamais plus de 25 points). Le tout pour une durée de jeu tout à fait raisonnable (environ 20 minutes par joueur), que l'on pratique avec autant de plaisir et d'intérêt de 2 à 4 joueurs.

Pour l'équilibre du jeu, le thème original et bien rendu, le plaisir ludique indéniable qu'il procure, Shakespeare est mon gros coup de coeur du moment. En plus, l'éditeur annonce déjà une petite extension pour le printemps... Bonne nouvelle !

En fin de partie : des acteurs costumés et payés, un décor presque terminé.

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Shakespeare est un jeu de RV Rigal, illustré par Arnaud Demaegd et Nériac, édité par Ystari (site)

lundi 11 janvier 2016

The Hateful Eight : un film sombre, une fable violente et gore sur l'Amérique.


Quelques années après la guerre de Sécession se retrouvent bloqués dans une auberge de montagne, en plein blizzard, des personnages aussi hétéroclites que deux chasseurs de primes (l'un étant noir et ancien soldat de l'Union, il trimbale trois cadavres, l'autre, blanc, voyage avec une prisonnière qu'il veut livrer pour être pendue), le futur nouveau shérif de Red Rock, un mexicain qui s'occupe du relais en l'absence de la propriétaire, le bourreau de Red Rock, un cowboy et un général confédéré. Mais sont-ils tous vraiment qui ils prétendent être ?

Le film s'ouvre sur des paysages enneigés et la musique originale d'Ennio Morricone nous met tout de suite dans l'ambiance. Le réalisateur prend le temps dans la première partie du film de présenter les différents personnages, l'action est lente, les dialogues longs et nombreux. Du Tarantino, quoi ! Avec ses personnages typés et hauts en couleur. Dès le début, il y a un malaise : ça sent les mensonges et la trahison.

Et puis commence le huis-clos dans une auberge perdue dans la montagne, au milieu du blizzard. La tension monte, les suspicions aussi. Et finalement la violence éclate, soudaine, avec des litres d'hémoglobine. Là aussi, c'est du Tarantino.

Comme toujours chez le réalisateur, le film est très référencé et mélange les genres. Le western, évidemment, avec justiciers, colts et vengeance. Mais aussi le film d'enquête façon Agatha Christie ou le film d'horreur, avec quelques scènes particulièrement gores (le réalisateur a confié qu'il a en projet de faire un vrai film d'horreur... on entrevoit ici ce que ça pourrait donner !). Le scénario aussi est très tarantinien, avec ses chapitres, ses surprises et ses retours en arrière.

Mais la dernière scène, magnifique, revêt une portée étonnante et apparaît comme la morale, assez cruelle, d'une fable. Car c'est bien ce dont il s'agit avec ce huitième film de Tarantino : une fable violente et gore sur l'Amérique, sur fond de racisme. Certains dialogues sur la justice, la vengeance et la légitime défense résonnent de façon assez intéressante aujourd'hui (notamment au regard des prises de position de Tarantino sur les violences policières aux USA) !

Au niveau du casting, je soulignerais en particulier la performance impressionnante de Jennifer Jason Leigh et celle, savoureuse, de Tim Roth mais tous sont excellents, avec plusieurs acteurs fétiches de Tarantino. Mentionnons aussi la musique originale du maître Ennio Morricone, vraiment excellente (en particulier lorsqu'elle accompagne les scènes gores).

The Hateful Eight est donc un excellent Tarantino, mais pour un public averti. Un film fidèle au réalisateur dans sa forme, et finalement assez engagé dans son fond.