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samedi 24 janvier 2015

Jeux... et Dieu !

Peu de temps après l'attaque terroriste contre Charlie Hebdo, Bruno Faidutti, célèbre auteur de jeux de société, avait écrit un billet, un peu hargneux, sur son blog, intitulé "Jeux et Dieux". Il s'y évertue à démontrer que jeux de société et religions ne font pas bon ménage. Relancé sur Facebook par un ami joueur, curieux de connaître mon avis, je me suis pris au jeu d'écrire une petite réponse, en toute fraternité ludique ! Car, ne serait-ce que parce qu'il a créé Citadelles, je suis prêt à pardonner beaucoup à Bruno Faidutti ! 

D'après lui, "peu de joueurs sont religieux". Je ne sais pas d'où il tire cette affirmation péremptoire mais personnellement, j'assume pleinement ma ludophilie et ma foi ! Et je le vis très bien ! "Religieux", je le suis, puisque je suis pasteur. Joueur, je le suis aussi... et je peux appeler beaucoup de témoins à la barre ! 

En réalité, les religions, je m'en méfie aussi. Parce qu'elles sont humaines, et donc imparfaites. Du coup, elles sont criticables. Il est sain qu'elles le soient et c'est suspect quand elles-mêmes ne le tolèrent pas ! Mais je ne les hais pas... Je les respecte, et j'accueille avec intérêt ce qu'elles proposent comme vision du monde, de l'humain, de Dieu. Même si je ne suis pas forcément d'accord !

Il est d'ailleurs dommage que Bruno Faidutti, comme tant d'autres, confonde religion et foi. Et quel dommage d'avoir de la foi l'image d'une démarche qui enferme dans un système clos, dans une vision du monde sclérosée. Je ne dis pas que certains croyants ne tombent pas dans cet écueil. Mais est-il honnête de généraliser ? Ma conception et mon expérience de la foi sont radicalement différentes. La foi m'ouvre sur Dieu et sur les autres, elle m'invite à l'écoute, à l'accueil, au respect, à la fraternité. Et c'est aussi, un peu, ce que je recherche dans un jeu de société : ce lien aux autres, cette convivialité. Finalement, je vois plus de lien entre ma foi et ma passion pour les jeux qu'une opposition !

Il est dommage aussi de se contenter d'une perception étriquée de Dieu. Un Dieu qui ne se concevrait que dans un cadre bien établi et stricte, à l'image d'un plateau de jeu bien délimité, où tout est simple et cadré par des règles claires. Ca me fait du reste un peu sourire, de la part d'un auteur qui est bien connu pour la dose de chaos qu'il instille souvent dans ses jeux... et qui peut d'ailleurs en faire toute la saveur !

"Celui qui croit en Dieu n’a pas besoin de jouer", dit Bruno Faidutti. Mais faut-il avoir "besoin" de jouer ? Il y a, c'est évident, des vertus pédagogiques, psychologiques, sociales, au jeu. Mais pourquoi vouloir y surinvestir une portée métaphysique ? Moi aussi je sais que la vie n'est pas un jeu... Moi aussi je sais que le monde est complexe. Mais ne tombons pas pour autant dans une vision simpliste de Dieu pour le dénigrer !

Un Dieu que je pourrais enfermer dans une religion ou un dogme ne m'intéresse pas. Un tel Dieu... n'est pas Dieu ! Dans mon expérience de foi, Dieu n'est pas un concept. C'est quelqu'un, qui sera toujours plus que je pourrai jamais dire ou penser, mais qui m'est aussi toujours plus proche que je pourrai jamais imaginer. En fait, je me retrouve bien dans ces paroles d'un certain Paul de Tarse, apôtre de son état, qui disait : "Dieu, qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, est le Seigneur du ciel et de la terre, et il n'habite pas dans des temples construits par les hommes. Il n'a pas besoin non plus que les humains s'occupent de lui fournir quoi que ce soit, car c'est lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le reste. [...] En réalité, Dieu n'est pas loin de chacun de nous, car : “C'est par lui que nous vivons, que nous bougeons et que nous sommes.” (La Bible, Actes des apôtres, chapitre 17, versets 24-28)

Je ne vois pas du tout en quoi ma foi en ce Dieu-là pourrait me détourner de ma passion pour les jeux de société... 

Bruno Faidutti termine son billet avec ironie : "Quand je crée un jeu, je fais comme si j’étais Dieu – et franchement, je trouve que je me démerde plutôt mieux que lui." Allez... ça dépend des jeux, Bruno !

mardi 23 décembre 2014

Exodus - Gods and Kings : Un péplum, un vrai. Un grand film épique.

Exodus : Gods and Kings, c'est un péplum, un vrai, obéissant aux codes du genre. Spectaculaire, avec des décors grandioses et des milliers de figurants (à l'ère du numérique, on peut se permettre toutes les folies !), des scènes de bravoure, des combats gigantesques. Mais c'est aussi un film assez sombre et tourmenté.

Un péplum, c'est du spectacle. Et là, on en a pour son argent. Les scènes de combat sont épiques. Les plaies sont très spectaculaires. La dernière, avec la mort des premiers nés, est saisissante. La traversée de la mer rouge emporte tout sur son passage (c'est le cas de le dire !)...

Un péplum, ce sont aussi des héros charismatiques. Moïse et Ramsès, ce n'est pas rien... Christian Bale et Joel Edgerton s'acquittent bien de leur rôle respectif. Pour les seconds rôles, c'est un peu inégal. J'ai aimé Ben Kingsley dans le rôle de Noun, ou John Turturo, à contre-emploi dans le rôle de Sethi. J'aurais aimé voir plus Sigourney Weaver...

Un péplum, c'est enfin une bonne musique. C'est le cas avec la bande originale d'Alberto Iglesias, compositeur attitré de Pedro Almodovar. Il propose une belle partition ample et lyrique, aux accents orientalisants.

Au niveau du scénario, le film est centré sur le destin croisé de Moïse et Ramsès, élevés ensemble comme des frères mais destinés à s'affronter. La trame globale fait référence au récit biblique mais c'est peu de dire que le film prend des libertés ! Comme pour le Noé d'Arronofsky, si vous espérez une adaptation fidèle du texte biblique, passez votre chemin ! Ça ne signifie pas pour autant que la vision personnelle du film soit à repousser d'un revers de la main...

Le personnage de Moïse peut décontenancer le lecteur habituel de la Bible. Le film dépeint un Moïse tourmenté et violent. Même si le film grossit le trait, la Bible dit bien que c'est parce qu'il a tué un Egyptien qu'il doit s'exiler... Et puis il fallait bien quelqu'un qui a une personnalité forte pour conduire les Hébreux hors d'Egypte ! Autre surprise : Moïse dans le film est un athée convaincu qui devient croyant suite à un choc sur la tête ! Le film laisse d'ailleurs planer le doute : Dieu parle-t-il vraiment à Moïse ou s'agit-il d'une hallucination ? Les visions que Moïse a de Dieu et les dialogues avec lui sont-ils réels ou le fruit de son imagination ?

D'ailleurs, la façon de représenter Dieu dans le film est surprenante, et déplaira sans doute à plusieurs (je n'ai, moi-même, pas été pleinement convaincu...). Dieu apparaît en effet à Moïse sous la forme d'un enfant !  Séphora, la femme de Moïse, s'en indigne : Dieu ne peut pas être un enfant ! Et Moïse répond : mais comment doit-il être ? Le choix du film est intéressant quant à la question de la représentation de Dieu, en allant à l'encontre des images traditionnelles. Mais l'enfant du film est tout de même troublant : loin de représenter l'innocence, il apparaît plus comme un enfant capricieux et cruel. Une vision de Dieu finalement assez terrifiante...

Ceci dit, la dernière scène du film peut atténuer cette impression et laisser entendre que la vision que Moïse a de Dieu est marquée par son expérience. Tourmenté au début du film, questionné sur son identité, il voit Dieu comme cet enfant cruel qu'il a du mal à comprendre. Apaisé à la fin du film, ayant retrouvé place au sein de son peuple, il voit Dieu marchant au milieu du peuple, et qui finalement lui sourit. Dans quelle mesure notre vision de Dieu n'est-elle pas marquée par notre expérience, nos doutes et nos questionnements ?

Il y aurait d'autres éléments à commenter, comme par exemple lorsque Moïse, sur la montagne, grave les tables de la Loi. Il dialogue avec Dieu qui lui dit qu'un chef peut toujours flancher alors que la pierre demeure solide. C'est elle, et la Loi qui y est gravée, qui devra guider le peuple désormais. Intéressant...

Globalement, le film propose, à travers une lecture personnelle, une vision noire et violente d'un épisode biblique qui est loin d'être lisse et consensuel. L'image montre avec force une dimension qu'on peut parfois atténuer à la simple lecture d'un texte (ou, pire, avec les images d'Épinal qu'on y associe souvent). Le récit de l'Exode est tout de même dur et violent : il y a bien les dix plaies, y compris la mort des premiers-nés, il y a bien l'engloutissement de l'armée du pharaon dans la mer !

J'avais l'habitude de dire que je n'aimais Ridley Scott que dans ses films de science-fiction (Alien, Blade Runner, et même Prometheus). Je ne peux plus le dire : j'ai aimé Exodus : Gods and Kings ! Pour le film en lui-même, la maîtrise du réalisateur et le spectacle qu'il propose. Mais aussi pour le regard personnel qu'il offre sur le récit de l'Exode, même s'il peut être dérangeant ou discutable !

mercredi 9 avril 2014

Noé : une vision personnelle, épique et tourmentée du déluge

Le Noé d'Aronofsky n'a rien d'une interprétation fidèle du récit biblique du déluge. Il faut dire que si on se tenait strictement à ce qu'en dit la Bible, il n'y aurait pas suffisamment de matière pour un scénario de film ! Il faut forcément ajouter des personnages et des événements. Et Darren Aronofsky ne s'en prive pas... par exemple avec le personnage d'Ila, recueilli par Noé et élevée comme sa fille, ou avec tous les événements qui se déroulent dans l'arche pendant le déluge ! Il utilise bien quelques matériaux issus d'écrits apocryphes comme le livre d'Enoch (par exemple les Veilleurs, anges déchus descendus sur terre et ayant appris aux descendants de Caïn des sciences leur permettant de construire des armes...) mais il va beaucoup plus loin !

Dans la première partie du film, c'est un peu Noé en Terre du Milieu ! Avec ses géants, ses méchants très méchants, sa magie (le vieux Mathusalem faisant office de Gandalf biblique). Les paysages pré-diluviens sont en réalité post-apocalyptiques : un monde de désolation (on se croirait dans Mad Max) ! La terre est dévastée, surexploitée par les hommes. La vision d'Aronofsy est très sombre. Et d'une certaine façon, elle va s'assombrir encore dans la deuxième partie du film.

En effet, si au début Noé apparaît comme seul fidèle face aux descendants de Caïn sanguinaires et bestiaux, il révèle aussi par la suite une part d'ombre inquiétante, devenant un véritable fanatique froid et insensible. Du reste, Noé est alors vraiment « aronofskien » : un personnage tourmenté et sombre, avec un comportement autodestructeur, à l'image de personnages qu'on rencontrait dansRequiem for a Dream, The Wrestler ou Black Swan.

Et là, on est vraiment loin de la Bible... Mais, on l'a dit, il ne faut pas s'attendre à une adaptation fidèle du récit biblique. En réalité, le récit du déluge n'est que le point de départ sur lequel Aronofsky construit un film à la fois épique et tourmenté. Il se saisit de l'histoire pour en faire ressortir essentiellement un message humaniste et écolo. D'ailleurs, Dieu, appelé le Créateur, est pratiquement absent du film. Sinon lorsqu'il « parle » à Noé par des rêves (qu'il doit quand même s'efforcer d'interpréter) et, bien-sûr, en déclenchant le déluge ! Mais les hommes sont livrés à eux-même, contraints de faire des choix et de les assumer. Le moment où la pluie s'arrête soudain de tomber est d'ailleurs révélateur. Deux interprétations radicalement opposées s'affrontent : celle de Noé et celle d'Ila.

Au niveau de la réalisation, le film offre quelques très belles scènes. Je pense par exemple à la construction de l'arche, avec l'apparition miraculeuse d'arbres (je ne vous dis pas comment...), ou l'arrivée spectaculaire par vagues successives des animaux dans l'arche, ou enfin lorsque Noé, dans l'arche, raconte à sa famille l'histoire de la création du monde... Il réserve aussi bien-sûr quelques scènes spectaculaires (le déluge !). Bons acteurs dans l'ensemble, avec une mention spéciale pour Emma Watson.

Cerise sur la gâteau : écoutez la chanson du générique de fin, envoûtante. Elle est interprétée par Patti Smith, accompagnée par le Kronos Quartett. D'ailleurs, dans l'ensemble, la musique est, je trouve, assez réussie !

Librement inspiré du récit biblique, le Noé d'Aronofsky est finalement un film ambitieux, qu'il ne faut surtout pas juger pour sa fidélité ou non au texte biblique ! C'est une vision très personnelle, le regard d'un non-croyant sur un récit biblique majeur qu'il fait entrer en résonance avec des préoccupations modernes, et qui pose tout de même des questions intéressantes, sur la valeur de l'humanité ou sur la responsabilité écologique. Des thèmes qui, d'ailleurs, ne sont pas absents du texte biblique lui-même !

samedi 5 janvier 2013

Création et évolution. De la confrontation au dialogue.

L'auteur, Pascal Touzet, est enseignant-chercheur en génétique évolutive. Il connaît donc bien la question ! Il est aussi chrétien, protestant évangélique engagé. Il propose un ouvrage de vulgarisation scientifique, présentant de façon claire et convaincante la théorie de l'évolution. Ses mécanismes, les preuves de l'évolution (des fossiles aux génomes). Le propos est accessible, argumenté et illustré.
Il évoque ensuite les différentes approches du débat sur la Bible et la science. Son positionnement est clair. Il réfute le créationnisme de la jeune terre, avec sa lecture littéraliste des premiers chapitres de la Genèse. Mais il  récuse également la théorie de Dessein intelligent (Intelligent Design) : "Cette théorie a un défaut majeur : elle sort du champ scientifique puisqu'elle remplace un mécanisme naturel par une intervention directe de Dieu. Le problème alors est qu'elle met Dieu dans les trous de notre connaissance et qu'elle prend finalement le risque de réduire l'espace de l'action de Dieu à une peau de chagrin au fur et à mesure que la science progresse." (p.40)
Il opte donc résolument pour une approche non littérale des premiers chapitres de la Genèse, en tenant compte de leur construction littéraire. "La nature du texte biblique n'est pas scientifique, ni dans sa fonction première puisqu'elle est théologique, ni dans son contexte car c'est celui d'une vision du monde partagée par les civilisations antiques. Vouloir le faire concorder avec les connaissances scientifiques actuelles est une entreprise qui me semble vouée à l'échec." (p.42)
Il tente enfin de répondre à plusieurs questions découlant de son approche, autour de la question de la sélection naturelle, du hasard dans l'évolution, ou de la question d'Adam. Sa conclusion ne laisse pas de doute : "L'évolution biologique est aujourd'hui la seule théorie scientifique capable d'expliquer l'histoire et le foncionnement du monde vivant. Le hasard, qui est surtout une manière de "simplifier" un phénomène trop complexe, et la sélection naturelle font partie des mécanismes de cette évolution." (p.57)
Bien-sûr, la taille de l'ouvrage ne permet pas d'aller au fond de toutes les questions. L'exégèse des textes bibliques va à l'essentiel, mais avec sérieux. C'est avant tout un ouvrage de vulgarisation scientifique, tout à fait accessible, qui souligne fort bien qu'il est possible d'avoir une vision chrétienne cohérente du monde, sans conflit entre la Bible et la science. 
Enfin une approche intelligente et stimulante sur la question, dans un langage accessible à tous ! Une lecture que je recommande chaudement. 
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Pascal Touzet, Création et évolution. De la confrontation au dialogue. (Croire pocket n°30)
Quelques chapitres de l'ouvrage sont consultables sur le site de l'éditeur.